Des hebdomadaires distribués avec deux ou trois jours de retard, un service qui se dégrade d’année en année, en subissant en parallèle une hausse des prix inédite en dépit des engagements pris préalablement… Depuis longtemps, les relations entre la Poste et les journaux locaux tournent au vinaigre. Et le plan « portage », lancé par l’Etat voilà quelques années, est loin d’être la panacée. Aujourd’hui, les quotidiens et hebdos que n’ont d’autre solution que le portage pour les abonnés, subissent les manquements de ce partenaire aussi historique qu’indispensable.
Les choses pourraient-elles changer prochainement ? Chacun l’espère. D’autant plus qu’un rapport d’information, présenté le 1er juillet 2026 par ses deux rapporteurs, Jacques Oberti (PS, Haute-Garonne) et Jean-René Cazenave (La République en marche, Gers), vient enfin donner un coup de pied à la fourmilière et propose de remettre à plat le système des aides.
Un modèle usé jusqu’à la corde
A travers les 199 pages, les deux députés posent un constat sans concession : le modèle économique de la Poste, plombé par la quasi disparition du courrier, arrive à bout de course. et que « les missions de La Poste font toutes l’objet d’une sous-compensation croissante par l’État qui conduit à un déficit global de plus d’un milliard d’euros par an dont La Poste supporte la charge« . Avec notamment, comme conséquence, maintes fois pointée du doigt par les éditeurs de presse, « la dégradation du niveau de service public« .
Parmi les missions de base de la Poste, figure la distribution de la presse. Qui coûte… 600 M€ chaque année à l’opérateur historique du courrier ! « Plus de la moitié du déficit supporté par La Poste au titre de ses quatre missions de service public« , s’étranglent les parlementaires. Et les tentatives de passer prioritairement par du portage (en février 2022) n’ont pas vraiment fonctionné : en 2023, les volumes postaux de presse s’établissaient à 549 millions d’objets contre 397 millions prévus. Sans oublier que le portage, s’il est efficace en milieu densément peuplé, est totalement inefficace en fond de vallée, dans les hameaux isolés ou pour les hebdomadaires locaux (du fait de la problématique du montage d’un réseau peu attractif financièrement pour les porteurs).
Le constat est sans appel pour les rapporteurs : « Le groupe assume ainsi la charge du premier régime de soutien à la presse écrite, plus de deux fois supérieur à l’ensemble des aides directes et indirectes attribuées par l’État aux éditeurs. En 2024, la presse bénéficiait en moyenne d’un soutien à hauteur de 0,38 euro par exemplaire, toutes aides directes et indirectes prises en compte (1). La presse postée représentait en revanche un coût nettement supérieur, avec 1,24 euro de coût net au seul titre de la mission presse.«
Des aides pour les éditeurs, pas pour la Poste
Alors, les deux députés proposent de « renverser la table », en supprimant les tarifs préférentiels accordés aux médias, qui basculeraient pour l’envoi de leur journaux au tarif postal universel. En parallèle, leur premier scénario évoque « le basculement vers un régime d’aide directe aux éditeurs de presse par exemplaire distribué, sans discrimination entre portage et postage« . Avec le portage comme norme en « zone dense » et le postage là où il « est économiquement pertinent, ou là où n’existent pas d’autres alternatives. »
Mais en parallèle, pour en arriver à ce stade, il faudrait « un rééquilibrage du modèle économique de la production de l’information« . « Alors que la presse écrite assume près de 40 % du coût de la production de l’information politique et générale en France en 2025, elle perçoit moins de 10 % des revenus de l’ensemble du marché publicitaire contre 27,4 % en 2012. » L’idée est donc ici aussi d’aider massivement les médias via « un renforcement important du fonds stratégique pour le développement de la presse (FSDP) pour soutenir les investissements des titres de presse vers le basculement numérique. Ils recommandent également un investissement soutenu et durable dans l’inclusion numérique, afin de permettre la transition des usagers les moins familiers avec les outils numériques vers ce type de format. » Sans oublier un financement de l’info via les Gafam, tel que le propose le projet de loi du député Erwan Balanant.
Au delà, les deux députés reprennent une idée chère aux éditeurs de presse, idée également portée par l’Alliance de la presse d’information générale : le fléchage d’une partie de la publicité vers les médias traditionnels (notamment locaux). « Sans contraindre les annonceurs à privilégier un média en particulier« , expliquent-ils , « un régime de quotas pour la répartition du marché publicitaire remplirait cette fonction [de rééquilibrage du modèle économique de la presse, NDLR], tout en incitant fortement les titres de presse à réaliser leur basculement vers le numérique lorsque cela leur est possible. À titre d’exemple, l’instauration progressive d’un quota de 15 % du chiffre d’affaires publicitaire orienté vers la presse, contre moins de 10 % estimé actuellement, garantirait 2,75 milliards d’euros de recettes par an aux éditeurs en 2030, contre 1,2 milliard en l’absence d’intervention. »
« À moyen terme, l’essentiel des titres de presse pourrait ainsi assurer son financement de manière autonome, sans dépendre du soutien de La Poste ou de l’État. Une telle réforme du financement de la presse serait
complémentaire d’un régime d’aide directe de l’État à la distribution des titres qui garantirait l’équilibre économique de l’ensemble des titres de presse. »
Marie-Ange Debon, la présidente de la Poste, acquiescait devant les parlementaires, lors de la présentation le 1er juillet 2026 en répondant également aux critiques adressées à son groupe : « Nous sommes extrêmement audités et nous faisons nos propres analyses de qualité et de service. Il a y parfois des nuances dans la qualité de service, mais nous les atteignons à 95%. Je suis consciente qu’il y a un écart entre les chiffres et la perception. Un de nos objectifs est d’ailleurs d’améliorer la satisfaction client. » « En tant qu’usager de service, je constate une dégradation réelle, et je trouve dommage que vous parliez de perception« , rétorque le président de la commission des finances Eric Coquerel, lui-même ancien… postier !
Reste aujourd’hui à savoir si ce rapport aura des conséquences réelles, ce qui transformerait radicalement le système des aides à la presse. Ou s’il terminera au fond d’un tiroir. Tout le monde espère en tout cas la première option, à condition que les mesures soient rapidement visibles. Il en va de la survie d’une bonne partie des entreprises de presse.