Incendies du Sud-Ouest : l’indispensable travail des hebdos au cœur du brasier

Cet été, les deux hebdos locaux du Médoc passaient en édition spéciale pour couvrir l'incendie qui ravageait le territoire. Des sources d'information précieuses pour les habitants et qui ne se tarissent pas une fois le brasier éteint.

Incendies du Sud-Ouest : l’indispensable travail des hebdos au cœur du brasier

Cet été, les deux hebdos locaux du Médoc passaient en édition spéciale pour couvrir l'incendie qui ravageait le territoire. Des sources d'information précieuses pour les habitants et qui ne se tarissent pas une fois le brasier éteint.

Quand, le mercredi 22 juillet, Mathieu Caurraze, journaliste à l’hebdomadaire Le Journal du Médoc (groupe PMSO), appelle le sous-préfet de Lesparre-Médoc pour obtenir quelques précisions pour un article, il sent bien que le représentant de l’État a la tête ailleurs. Et celui-ci ne tarde pas à lui avouer que, depuis quelques heures, un feu de forêt le préoccupe particulièrement. « C’est grave », lâche-t-il au téléphone. Les faits lui donnent raison : en seulement quelques heures, le foyer s’étend de 30 hectares à plus de 200.

À la même heure, à la rédaction de La Dépêche du Bassin, à Gujan-Mestras, juste de l’autre côté du bassin d’Arcachon, Jean-Baptiste Lenne est en plein bouclage de l’édition du lendemain. La rumeur de l’incendie lui parvient et il ne peut que déplorer son impuissance. « C’est comme en 2022, lors de l’incendie de La Teste », explique le journaliste. « L’incendie s’est déclenché la veille de la parution et il était impossible de rajouter quoi que ce soit. C’était trop tard, et donc le numéro du 23 juillet n’a absolument pas parlé de l’incendie qui démarrait. »

À Saint-Laurent-Médoc, par contre, le journal ne partira à l’imprimerie que le jeudi. Il est donc encore temps de réaliser à la hâte deux ou trois pages dédiées au sinistre. Et de casser la une du Journal du Médoc pour la centrer sur les feux à Saumos et au Porge.

« On a eu la bonne idée de recruter pour cet été Esther Laborde, une étudiante en journalisme qui est originaire de Lacanau », note Dominique Barret, le rédacteur en chef. « Elle était sur place dès le début de l’incendie et a pu réaliser les premières photos, recueillir les premiers témoignages. »

Les pompiers au cœur du sinistre © La Dépêche du bassin.

Mais comment couvrir un tel fait divers, qui a dévoré plus de 42000 hectares en quelques jours et provoqué des dizaines de milliers d’évacuations, quand on est un petit hebdo local aux moyens plus que limités ? « On a adopté tout de suite le rythme quotidien », raconte Mathieu Caurraze. « Le plus compliqué, dans les premiers instants, c’était d’arriver à écrire. Il pouvait tomber beaucoup d’infos en seulement une heure. Et nous, nous n’étions que trois, y compris une stagiaire… En face, Sud Ouest dépêchait dix à quinze journalistes, BFM arrivait avec huit personnes ! »

« À La Dépêche, nous n’étions que trois journalistes, plus un CDD d’été », corrobore Jean-Baptiste Lenne. « Dès le jeudi, nous étions sur le terrain sept jours sur sept. Il n’y avait pas d’autre solution : il fallait être là. » Le travail est d’ailleurs plutôt simple, dans les premiers instants. « On passait partout avec la carte de presse », affirme le reporter. « On pouvait aller voir les pompiers, on était vraiment avec eux, juste à côté du brasier. »

Etre utile pour les habitants

Dans les deux rédactions, il faut tout organiser en quelques instants. Et tout le monde met la main à la pâte. « Notre commerciale, Fanny, avait passé il y a peu un diplôme de community manager », note Dominique Barret. Une formation qui lui a été fort utile pour monter, avec Mathieu Caurraze, un live rassemblant à longueur de journée des informations utiles et vérifiées en provenance des mairies et des collectivités, ainsi que des clichés réalisés par la rédaction. « C’était la deuxième fois qu’on réalisait un live. La première, c’était pour les municipales. Là, ça a été un canal précieux pour tous ceux qui vivent dans la région. » Face à la multiplication des rumeurs et des informations plus ou moins exactes qui circulaient sur les réseaux sociaux, Le Journal du Médoc jouait à fond son rôle, en diffusant un fil d’informations sûres et recoupées.

Tout comme La Dépêche du Bassin qui, elle aussi, a dégainé son live sur le site dès le jeudi. « Fabienne, qui s’occupe généralement de la culture et des loisirs, a été positionnée à fond sur les réseaux », confirme Jean-Baptiste Lenne. Pour le titre, c’est la toute première expérience en la matière. « On l’élaborait avec la couverture sur place, avec les sources officielles. » Et la stratégie paye : le nombre de followers sur Facebook est passé de 57 000 avant les incendies à plus de 73 000 aujourd’hui.

Dexu copies d"écran du live réalisé par le Journal du Médoc.

« Les gens venaient chez nous pour le Nord-Bassin, car ils savaient qu’ils allaient trouver des infos sûres, bien localisées », soutient Jean-Baptiste Lenne. « Nous, quand on parle d’une commune, on ne se trompe pas sur tel ou tel quartier, on connaît bien les lieux. Et quand les communes avaient besoin de diffuser un message d’alerte, elles savaient qu’elles pouvaient compter sur nous. » « On a juste essayé de jouer notre rôle de presse locale », défend Mathieu Caurraze. « La force du Journal du Médoc, c’est de s’adresser aux Médocains. On n’était pas là pour le côté “spectaculaire”, ce n’était pas notre priorité. »

Durant plus de 100 heures, de jour comme de nuit, les équipes des deux hebdos sont sur le terrain, informant en permanence, dans des conditions parfois très compliquées : « On a vécu des contraintes supplémentaires », note Jean-Baptiste Lenne, « puisque plusieurs d’entre nous ont été évacués de leur domicile personnel, ce qui n’arrangeait pas les choses… »

Au fil des jours, le feu ne ralentit pas. Au contraire. Il continue de dévorer ces terres. Et la couverture médiatique s’accélère : « On a vu arriver des grappes et des grappes de journalistes », confirme le reporter de La Dépêche du Bassin. « Et là, tout a changé. Les canaux de communication “locaux” avec les pompiers ou les forces de l’ordre ont été coupés. La communication a été verrouillée du fait du nombre de journalistes. Chacun avait des demandes particulières, comme monter à bord des hélicoptères, par exemple. »

« On est arrivé quasiment à une saturation, avec plus de 800 journalistes sur place », déplore Mathieu Caurraze. « Et certains médias nationaux ont parfois été un peu privilégiés par rapport aux locaux », complète son rédacteur en chef. « L’accès, même aux élus concernés, était devenu beaucoup plus complexe. Heureusement, certains continuaient à venir spontanément vers nous, car ils savent que nous sommes là toute l’année, pas seulement lorsque le brasier dévore tout. »

Jusqu'à 850 journalistes étaient présents sur place. © La Dépêche du bassin.

Dans des conditions complexes, les rédactions des deux hebdos poursuivent le live jusqu’au lundi et s’attellent à l’écriture du numéro spécial qui sortira en fin de semaine. « On a voulu faire un 32 pages exclusivement dédié au sinistre », note Jean-Baptiste Lenne. « On n’a pas forcément pu compter sur les correspondants, qui étaient parfois évacués. Alors, on a quasiment tout fait nous-mêmes, notamment une chronologie sur six jours de ce drame qui restera dans les mémoires. »

Le Journal du Médoc a lui aussi laissé une très large place au fil des pages au sinistre, avec un résultat encourageant : une hausse des ventes du journal de l’ordre de 20 %, alors que certains points de vente étaient fermés du fait des évacuations. À La Dépêche du Bassin aussi, les ventes ont été perturbées : sur les quinze communes dans lesquelles l’hebdo est généralement diffusé, huit étaient complètement bouclées…

Les deux éditions spéciales des hebdos.

« Mais on a eu des retours de lecteurs et d’habitants qui nous ont félicités », note Jean-Baptiste Lenne, « notamment pour la rigueur et le côté complet du journal. » « On a su toucher des gens qui n’avaient pas forcément l’habitude de nous lire », complète Mathieu Caurraze. Et le sinistre a même permis de tisser des liens entre les deux titres : « On a eu une passerelle avec Le Journal du Médoc », reconnaît le journaliste de La Dépêche du Bassin. « On se connaît, on s’apprécie, on sait que chacun donne le meilleur de lui-même pour son territoire, et on a donc échangé des informations pour une partie du territoire que l’on a en commun. »

De nouvelles attentes des lecteurs

Aujourd’hui, les forêts et les maisons martyrisées constituent un paysage de désolation. Le feu est éteint, mais a laissé place à des cicatrices qui sont loin de se refermer dans le cœur et l’âme des habitants. Désormais, les deux titres locaux ont un nouveau rôle à jouer. « On est passé du rouge du feu à la matière grise, la réflexion », assure Dominique Barret. « On entre dans une période où on va suivre des réunions thématiques. On va lancer de grands dossiers dans nos pages, comme “Continuer d’habiter ou pas dans une zone forestière”, “La rentrée scolaire avec les enfants affectés psychologiquement”… Nous allons sûrement réaliser un numéro spécial en prenant énormément de recul. »

« On est toujours là aujourd’hui », confirme le journaliste de la rédaction, « pour l’après. Désormais, on sera seuls avec Sud Ouest et La Dépêche. On a senti le traumatisme de la population, la colère, le sentiment d’abandon. Et ils vont compter sur nous pour raconter tout cela. Ils nous demandent aussi de mener l’enquête, pour connaître les raisons du feu. »

« Il ne faut pas oublier, mais passer à l’après », renchérit Jean-Baptiste Lenne. « Dès la semaine suivante, on parlait des nouveaux gros dossiers qui venaient d’apparaître : la sécurité dans les zones dévastées, l’avenir de la filière bois, le paysage changé pour des dizaines d’années. » Autant de sujets au cœur des préoccupations des habitants.

« L’adrénaline, la volonté de bien faire nous ont poussés durant le sinistre », conclut Mathieu Caurraze. « C’était lourd à porter, à suivre avec notre petit effectif. Mais on a essayé de faire au mieux avec nos petits moyens. » Une attitude, une envie d’informer localement et d’être utile que Jean-Baptiste Lenne résume pudiquement : « On y a juste mis tout notre cœur. »

Laurent Brunel

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