Texte initialement publié dans le magazine PHRases de juin 2026.
De mémoire de fait diversier, on disait qu’à la grande époque, les journalistes pouvaient aller le soir prendre un verre avec les gendarmes et les policiers. » Une époque révolue. Tout en sachant que la fin de l’alcool sur le lieu de travail est une bonne chose, Jonathan Guérin, journaliste police-justice à Sud Ouest le reconnaît : « La proximité qu’on avait à ce moment-là avec ces sources n’a jamais été retrouvée. »
Alors que la méfiance de la population envers le travail des journalistes s’intensifie, celle des forces de l’ordre semble suivre le même chemin. « C’est vrai que les rapports sont moins fluides aujourd’hui », confie Geoffroy de Saint Gilles, journaliste à La Voix du Nord. Pour Jonathan Guérin, le contact direct s’est perdu à mesure que le contact physique s’est raréfié. « Avant, il suffisait de pousser une porte et d’accéder au bureau des policiers. Avec l’arrivée des badges, les portes se sont fermées. »
Des silences à géométrie variable
Cette distance ne se manifeste pas partout de la même manière. Geoffroy de Saint Gilles assure entretenir « d’excellentes relations avec la police et les gendarmes », notamment grâce à une pratique restée quotidienne. « On fait la tournée tous les jours en se rendant dans les commissariats ». Une habitude qui facilite le maintien d’un lien de confiance. « Quand ils nous demandent de ne pas parler d’une affaire en cours, on le fait, mais on garde bien notre indépendance tout de même », insiste-t-il.
Geoffroy de Saint Gilles observe une évolution récente, notamment du côté de la gendarmerie. Désormais, certaines informations sont diffusées directement sur les réseaux sociaux avant même d’être transmises à la presse. « Ils font des posts Facebook avant de parler aux journalistes, ça peut être frustrant. »
Les relations apparaissent en revanche plus compliquées avec les services de secours. « Avec les pompiers, c’est extrêmement différent d’un commandant à l’autre : certains nous parlent alors que d’autres pas du tout. » Dans le département du Nord, après une attaque à la hache survenue dans un supermarché à Jeumont en 2022, le préfet avait souhaité couper les échanges entre les journalistes et les pompiers. Il reprochait à ces derniers d’avoir communiqué directement des informations à la presse avant même l’intervention des forces de l’ordre, alors que l’affaire présentait un possible caractère terroriste.
Jonathan Guérin décrit lui aussi une transformation profonde des rapports entre journalistes et institutions policières. « On essaie de multiplier les sources police-justice pour que nos radars soient toujours actifs et qu’on puisse toujours être le réceptacle de potentielles informations. »
« Un journalisme de préfecture »
Derrière cette évolution se dessine, selon lui, un risque plus large : celui d’un « journalisme de préfecture ». Une situation d’autant plus problématique que de nombreuses affaires du quotidien échappent désormais à la presse locale. « On n’a pas des meurtres tous les jours, mais une bonne histoire de stupéfiants ou d’arnaques peut intéresser les lecteurs. Il y a des sujets qu’on refuse de nous donner parce que les forces de l’ordre n’ont pas le temps ou qu’ils n’en voient pas l’intérêt. »
Pour Jonathan Guérin, cette raréfaction des informations s’explique moins par la mauvaise volonté individuelle que par une évolution des consignes hiérarchiques au sein des institutions : « Les sources se tarissent parce que ce sont les ordres. »
Louane Vergeau
« Il y a peu de filtrage de l’information »
Jean* est chef de service dans le commissariat d’une ville moyenne du Pas-de-Calais : « Nos rapports avec les journalistes sont basés sur la confiance, tout se passe très bien. » Jean est clair, il n’y a pas d’hostilité envers les journalistes au sein de son commissariat. Il explique que des points réguliers sont faits avec les localiers, qui se déplacent très souvent ou, faute de temps, passent des appels, pour être au courant des dernières affaires. Concernant les informations qui sont dévoilées ou non aux journalistes, Jean fait le point : « On ne communique pas sur les affaires intra-familiales ou celles qui touchent aux mineurs. Le procureur décide de ce qui peut être dit ou non concernant les grosses affaires. Souvent, quand c’est gros, on n’en parle pas trop au début. »
Pierre Lemaire, officier de presse à la direction de la police nationale, va dans le même sens : « [Le parquet] peut déléguer à un chef de service en local, un commissaire ou commandant. Au niveau national, il y a la porte-parole de la police nationale qui peut s’exprimer sur tous les sujets liés à l’institution. » Quant aux difficultés grandissantes à l’accès aux sources évoquées par certains journalistes, Jean n’est pas d’accord. « Je trouve que globalement, la presse a encore pas mal d’accès aux affaires. Il y a peu de filtrage de l’information pour ma part. »
Axel Gallet
*Pour préserver l’anonymat souhaité par l’interlocuteur, le prénom a été modifié.