Violences : la presse locale sous pression

Insultes, menaces de mort, intimidations physiques ou courriers anonymes contenant des balles : les violences visant les journalistes ne concernent plus seulement les grands médias nationaux.

Violences : la presse locale sous pression

Insultes, menaces de mort, intimidations physiques ou courriers anonymes contenant des balles : les violences visant les journalistes ne concernent plus seulement les grands médias nationaux.

Enquête initialement publiée dans le magazine PHRases 2026.

 

Ce ne sont que quatre exemples parmi bien trop d’autres. Répartis aux quatre coins de la France, ces quatre journalistes n’ont pas grand chose en commun, si ce n’est le souvenir douloureux des violences subies en exerçant leur métier. Christophe Poirson est journaliste et directeur de la publication de L’Affranchi de Chaumont. Sylvain Charley est commentateur sportif pour la radio Ici Nord, à Lille. Gauthier Hénon est rédacteur en chef du quotidien Le Petit Bleu d’Agen. Mickaël Nassieu est un journaliste qui exerçait à L’Ardennais au moment de son agression. Ils racontent ces intimidations que l’on n’oublie jamais vraiment.
De la simple couverture de l’actualité politique, une guerre peut éclater entre candidats et journalistes. Christophe Poirson, journaliste et directeur de la publication de L’Affranchi de Chaumont, en a fait les frais lors des municipales. Le 13 février 2026, l’hebdomadaire de Haute-Marne a révélé une plainte à l’encontre du candidat RN Cyrille Vedrenne, pour violences volontaires sur mineur. « L’article était factuel, retrace Christophe Poirson. J’ai donné le droit de réponse au candidat, qui assurait que tout était faux. »
Trois jours après la publication de l’article, Cyrille Vedrenne s’en est pris au journaliste dans un post acerbe. « Il avait divulgué mon adresse personnelle sur les réseaux sociaux. Ce n’était pas agréable, surtout pour mon entourage, ma
famille. » L’élu d’extrême droite a attaqué Christophe Poirson pour diffamation. Ce dernier a déposé une plainte à son tour, en vertu de l’article 223-1-1 du code pénal, qui punit le fait de révéler des informations sur la vie privée d’une personne afin de l’exposer à des risques. « Cette loi est passée après l’affaire Samuel Paty, rappelle le journaliste. S’en prendre à un journaliste est une circonstance aggravante. »

L’odieux du stade

Ce n’était qu’un match parmi tant d’autres. Sylvain Charley en a connu des milliers depuis 2002, sur les ondes de RMC puis Ici Nord. Mais ce Lille – Rennes du 3 janvier 2026 reste ancré dans sa mémoire. Alors qu’il prenait l’antenne, il est distrait par les cris des ultras lillois à travers son casque.
« Les supporters ont insulté la terre entière, se souvient Sylvain Charley. « L’arbitre, enc…, la presse, enc… » Le match a été arrêté quelques minutes, parce que les insultes homophobes, ce n’est plus possible. » Après le match, le journaliste interpelle un dirigeant du club qui minimise les propos, qualifiés de « folklore ».
Sylvain Charley ne digère pas : « Un dirigeant qui tient ce type de propos, ça m’a heurté. Donc je publie une chronique vidéo dans laquelle je m’en prends à eux, à leur inaction. » La vidéo accumule les commentaires haineux et menaçants d’ultras frustrés de voir leurs propos homophobes dénoncés. « C’était la déferlante, soupire Sylvain Charley. Mes collègues me demandaient comment je supportais ça. »

Agen secret

À 800 kilomètres de là, au Petit Bleu d’Agen, la menace prend une autre forme le 18 mai dernier. « Notre assistante de rédaction va relever le courrier. Très vite, elle sent à travers l’enveloppe des douilles », raconte Gauthier Hénon, rédacteur en chef du journal. Le contexte est déjà tendu. Quelques jours auparavant, la mairie et la mosquée d’Agen avaient reçu des menaces de mort accompagnées de trois douilles de fusil de chasse. Le Petit Bleu était le prochain sur la liste. Gauthier Hénon reconnaît l’expéditeur : « Ça vient de « Ragondin de Garonne », cet étrange corbeau qui menace Agen en ce moment. » Pour lui, ce n’est malheureusement pas une première. « C’est la cinquième fois que je reçois des balles. La dernière fois, j’ai reçu un petit cercueil en carton avec une balle d’arme à feu dedans. »

« La dernière fois, j’ai reçu un petit cercueil en carton avec une balle dedans..» 

Gauthier Hénon, Le Petit Bleu

Pour Mickaël Nassieu, à L’Ardennais, tout commence le soir du 31 janvier 2026, en marge d’un match de football. Il se rend à un bar prisé des supporters du club de Sedan, qui vient d’être attaqué par ceux du Stade de Reims. À son arrivée sur place, il ne reste que les fans sedanais, hostiles au quotidien local. « En quelques minutes, ils sont passés de victimes à agresseurs », raconte-t-il. L’atmosphère se tend. On lui fait comprendre « qu’il n’a rien à faire là ». Très vite, il est pris à partie par une trentaine de personnes.
Puis tout bascule. « En quelques secondes, on passe d’intimidations, d’insultes, de menaces de mort, à me faire traîner par trois gars sur une centaine de mètres. » Ses agresseurs semblent s’être renseignés sur lui : « Ils m’ont dit de rentrer dans mon Sud-Ouest natal. » L’agression dure environ trois minutes. « Je ne sais pas comment je me suis échappé. Je me suis vu partir en courant, c’est tout. »

Le courrier accompagné de balles reçu par le Petit Bleu.

Une inquiétude qui s’installe

Après son cyber-harcèlement, Sylvain Charley relativise : « Ce n’est pas la première fois que ça arrive. » Mais l’inquiétude n’est pas confinée à la sphère numérique. Le lendemain de la publication, Sylvain et sa compagne Léa sont dans les rues de Lille. « On croise deux mecs qui me fixent de manière très agressive, et je deviens un peu parano. Je dis à Léa que je suis persuadé que ce sont des supporters lillois qui m’ont reconnu. Et là, le sentiment est différent. On est à cinq minutes de chez moi, je peux les croiser en allant prendre mon café. »
Après les menaces au Petit Bleu, l’inquiétude est réelle. « Lorsqu’on cite Charlie Hebdo ou le Bataclan, ce n’est pas anodin. J’ai une équipe très jeune. Recevoir des menaces à l’agence, c’est nouveau pour eux. » Le lendemain, un temps d’échange est organisé avec l’équipe. « Je voulais m’assurer qu’ils avaient réussi à diluer ça dans leur quotidien, ce qui a plutôt été le cas. » Une autre violence surgit : celle des réseaux sociaux. « Les gens nous disaient qu’on se mettait en scène, qu’on avait créé ça de toutes pièces. »
Difficile de comprendre pourquoi des journalistes de proximité, dans une « micro-locale » comme Le Petit Bleu, deviennent des cibles. Face à ces menaces, les procédures sont désormais bien rodées : « Prévenir les forces de l’ordre, se rendre au commissariat pour porter plainte, isoler le courrier reçu dans une enveloppe neutre, sans trop la manipuler », explique Gauthier Hénon.
De plus en plus, les journalistes affrontent ces menaces avec la fatigue de l’habitude. « Je ne vois pas en quoi nous sommes protégés, se désole Christophe Poirson. Les relations sont de plus en plus agressives, surtout avec les réseaux sociaux. »

 

Des plaies difficiles à panser

Après la vague de haine, les messages de soutien pleuvent. Les collègues et la direction de Sylvain Charley sont montés au créneau. « J’ai reçu des messages de confrères avec qui je n’avais pas échangé depuis dix ans, c’était hyper touchant », s’émeut-il.
Après un tel épisode, une coupure est souvent nécessaire. Sylvain Charley a pu passer du temps loin des terrains pour accueillir la naissance de sa fille. Il revoit cette période tumultueuse avec fatalisme : « C’est à la Fédération française de football d’agir pour que cela n’arrive plus. Moi, j’ai fait mon travail. »
Pour Mickaël Nassieu, le traumatisme dure. Alors que L’Ardennais envisageait de lui proposer un contrat jusqu’à mi-septembre, l’expérience le bouleverse. « Honnêtement, cet événement m’a pourri la vie… » Son médecin lui prescrit six semaines d’arrêt maladie. Il n’en prendra que quinze jours. « Je n’ai pas pensé à ma santé. Aujourd’hui, je le regrette un peu. » Une plainte est déposée dès le lendemain de l’agression. Au-delà de la personne de Mickaël Nassieu, « c’est le métier de journaliste qui a été pris à partie ».

Simon Becquet et Lola Gautier

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