Thierry Watine : « L’intelligence artificielle n’a plus de limites »

Bard, ChatGPT, Midjourney, Dall-E... Quatre références de l’intelligence artificielle parmi des centaines. Et si elles s’imposaient demain dans la presse locale ? Une idée pas si saugrenue pour le chercheur Thierry Watine.

Thierry Watine : « L’intelligence artificielle n’a plus de limites »

Bard, ChatGPT, Midjourney, Dall-E... Quatre références de l’intelligence artificielle parmi des centaines. Et si elles s’imposaient demain dans la presse locale ? Une idée pas si saugrenue pour le chercheur Thierry Watine.
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Si vous demandez à ChatGPT ou à Bard d’écrire une interview de Thierry Watine, chercheur à l’université de Laval (Québec), il vous l’écrira certainement. Mais celle que vous pouvez lire ci-dessous n’a pas eu recours à l’intelligence artificielle…
La spécialité de l’ancien journaliste : les nouvelles technologies dans le monde des médias. Pendant trois mois, il a réalisé un tour de France pour interroger les journalistes de la presse locale (essentiellement des quotidiens régionaux). Il présentera une synthèse de son étude sur la place de l’intelligence artificielle dans la presse locale le 26 novembre 2023 à l’École Supérieure de Journalisme de Lille.

Quelle est l’utilisation concrète de l’IA dans la presse de proximité ?

C’est un gain de temps pour des papiers très factuels. Les journalistes de Sud Ouest ont initié un encadré sur le référendum d’initiative citoyenne. Plutôt que de mettre un journaliste, qui aurait perdu quatre heures sur ça, l’IA a fait le papier en moins de dix minutes. C’était un test pour voir les réactions et observer si les lecteurs se rendaient compte que l’article n’avait pas été écrit par un journaliste. Résultat : ils n’ont pas perçu les différences. Cela pose une question sur la transparence des journalistes. S’ils utilisent une IA, ils doivent l’expliquer clairement aux lecteurs et ne pas le cacher.
L’intelligence artificielle peut être fabuleuse pour le rédacteur. Il a la possibilité d’avoir ce que j’appelle un super assistant. Imagine : tu dois écrire un papier sur un sujet, et tu demandes à ton super assistant des exemples de textes, de l’info, des infographies, des photos, des propositions de titres, des chapôs, des suggestions. Et à toi de décider : je garde, je ne garde pas.

Thierry Watine est optimiste concernant l’utilisation de l’intelligence artificielle. DR

Y a-t-il une vraie politique de formation ?

Zéro formation à ma connaissance. Oui, il y a des cellules, des groupes de travail. Mais ce sont de grands mots vides. Pareil sur la data. En revanche, ils travaillent sur le numérique. La priorité des entreprises de presse n’est pas l’IA. C’est la survie de l’édition papier. Sur les 30 journalistes que j’ai rencontrés, seulement quatre ou cinq se forment. Souvent, ce sont des responsables des technologies ou des rédacteurs en chef, mais il s’agit d’initiatives personnelles.

Existe-t-il, chez les journalistes, une peur du remplacement ?

On est encore loin des papiers totalement créés par l’intelligence artificielle, avec un titre, un chapô, des photos et des légendes. Techniquement, c’est faisable mais, pour le moment, la presse quotidienne régionale est encore très prudente. Les journalistes sont dans le déni, dans l’attentisme ou encore dans l’enthousiasme.
Une minorité d’entre eux pense que c’est avant tout un gadget et est totalement contre. Selon eux, on passe trop de temps à parler de ça mais ça va se dégonfler. Une grande majorité considère qu’il y a des progrès. Ils sont conscients des améliorations de la technologie et attendent de voir ce qui va arriver. Ils expliquent qu’ils vont s’adapter comme avec Internet, les réseaux sociaux et le numérique.
Quelques journalistes se qualifient de techno-enthousiastes, et disent que c’est une formidable opportunité. L’intelligence artificielle va révolutionner le métier, mais jusqu’où ?

« Avec une bonne requête, l’IA pourrait même traiter des faits divers.» 

Thierry Watine, ancien journaliste et chercheur des médias

La locale est-elle, plus que d’autres formes de presse, préservée du phénomène ?

C’est difficile à dire, techniquement ou technologiquement parlant. Il n’y a pas de limites. Alors on me dit : « Oui, mais le travail d’hyperlocale, dans ma commune, l’IA ne pourra jamais le faire. » Mais une IA peut très bien, avec un minimum d’informations de base, couvrir un conseil municipal.
Avec une bonne requête auprès de l’IA, si on donne les indications nécessaires, si elle est connectée sur les communications des hôpitaux ou de la police, elle pourrait même traiter des faits divers. Une chose est certaine, il est très difficile aujourd’hui, en 2023, de définir les limites. J’ai presque envie de dire que ce n’est pas un problème de journaliste. C’est un problème de citoyen.

Un problème de citoyen, c’est-à-dire ?

Qu’est-ce que les gens vont en dire ? Les lecteurs, de quoi ont-ils envie et de quoi n’ont-ils pas envie ? On oublie souvent de poser cette question, parce qu’on se concentre sur la crainte d’un grand remplacement des journalistes par les robots. Mais les lecteurs sont-ils prêts à payer pour de l’information générée par une IA ? Sont-ils prêts à perdre leurs journalistes locaux voire hyperlocaux ?
Selon moi, l’IA a sa place dans la presse quotidienne régionale, mais en presse hebdomadaire régionale, ça sera compliqué. Les gens sont habitués à leur journaliste, celui qui prend sa baguette à la boulangerie du village et que l’on voit tous les jours dans la rue. Cette proximité est une force contre l’installation de l’IA dans l’ultra-locale.

Propos recueillis par Antoine Woisson

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