USA : 39% des journaux locaux ont disparu en 20 ans

Le chiffre fait froid dans le dos : 2835 des 7325 journaux locaux ont mis la clé sous la porte entre 2005 et 2025, transformant nombre de comtés en déserts informationnels. Quelles sont les raisons de cette hécatombe ? Et cela pourrait-il se produire en France ?

USA : 39% des journaux locaux ont disparu en 20 ans

Le chiffre fait froid dans le dos : 2835 des 7325 journaux locaux ont mis la clé sous la porte entre 2005 et 2025, transformant nombre de comtés en déserts informationnels. Quelles sont les raisons de cette hécatombe ? Et cela pourrait-il se produire en France ?

Cheyenne au Colorado, Washington en Indiana, Oxford dans le Maine, Jasper dans le Mississippi, Wasco dans l’Oregon… La liste des comtés américains sans aucun journal local est encore longue. Elle compte pas moins de 213 entités répartis à travers la quasi totalité de cet immense pays. Et à ces zones -parfois très peu peuplées- qui n’ont plus de journal de proximité, il faut ajouter 1524 autres qui ne disposent plus que d’un média écrit local.

L’état des journaux locaux (The state of local news) publié le 20 octobre 2025 par l’ONG Local news initiative était particulièrement attendu. Cette photo en temps réel des médias locaux dresse un portrait concret de la perte d’influence des médias traditionnels. La dernière édition, publiée en 2016, alertait sur l’apparition des déserts informationnels. L’édition 2025 démontre une hémorragie quasiment incontrôlable, avec la disparition de 39% des titres en seulement vingt ans.

En jaune, les comtés sans journal local. En mauve clair, les comptés où il n'en reste plus qu'un, en mauve foncé, deux ou plus. ©LOcal news initiative.

« Près de 40 % de tous les journaux locaux américains ont disparu, laissant cinquante millions d’Américains avec un accès limité, voire inexistant, à une source d’information locale fiable« , annoncent en préambule les rédacteurs du rapport, qui notent également que « 130 titres ont fermé » en 2024. En parallèle, des pure players naissent, mais ceux-ci sont concentrés « dans les zones urbaines et ne se développent pas assez rapidement pour compenser les pertes ailleurs. »

Les auteurs notent aussi deux facteurs aggravant : la « baisse de la diffusion » (-70% par rapport à 2005) et les « fortes pertes de revenus liées aux changements dans la recherche en ligne« . Deux phénomènes qui se combinent avec un autre danger : l’utilisation de l’intelligence artificielle, pour s’informer, ce qui est dans l’air du temps, mais aussi pour créer, comme le relevait le Figaro en juin 2024, des faux sites d’informations locale squi ont tout à fait l’aspect d’un vrai, mais qui ne diffusent que des fake news, selon l’expression qui revient en boucle dans la bouche du président américain lorsqu’on lui soumet des faits qui ne lui plaisent pas.
Un président qui, par ailleurs, sape quotidiennement le travail des médias sérieux, au niveau national. Avec des retombées immédiates sur le terrain : « les attaques politiques contre les médias publics menacent de priver de vastes zones rurales américaines de toute information locale« .

Des hebdomadaires qui disparaissent

Aux Etats-Unis, comme en France, il existe une grande tradition d’hebdomadaires régionaux. Ce sont principalement ces titres qui sont touchés par la désaffection des lecteurs ou la perte de la publicité. Trois exemples sont d’ailleurs donnés dans le rapport. Tout d’abord, en mai 2025, quatre journaux du Minnesota ont cessé leurs activités pour des raisons financières, déclarant que « les revenus combinés de nos quatre journaux étaient inférieurs à nos dépenses ». En juillet, ensuite, le Wasatch Wave, présent dans l’Utah depuis 136 ans, a fermé ses portes après le départ à la retraite de ses propriétaires de longue date. Enfin, en février, le Aurelia Star, dans l’Iowa, a mis fin à sa publication après que le conseil du comté a voté pour ne plus publier les avis publics dans le journal.

L'évolution du nombre d etitres locaux, entre 2005 et 2025. © Local news initiative.

Trois exemples pour trois causes très différentes de la fermeture de ces titres. Mais l’ONG relève aussi des similitudes : « les déserts d’information » (…) se produisent dans « des comtés plus pauvres, avec un niveau d’activité économique plus faible que la moyenne nationale, et une population moins diplômée. »

« Ces zones sont également plus rurales : en 2025, près de 80 % des déserts d’information se trouvent dans des comtés que le département américain de l’Agriculture (USDA) classe comme principalement ruraux.
Ces conditions rendent difficile la création de médias viables. » Avec une conclusion sans ambiguïté : « pour les habitants de ces régions, le manque d’accès à l’information locale s’ajoute à un ensemble d’inégalités structurelles interconnectées.« 

Les déserts se produisent dans des comtés plus âges, moins favorisés économiquement et culturellement. ©Local news initiative.

Moins d’éducation, moins de revenus, un âge plus élevé. Un cocktail explosif qui se transforme en terreau parfait pour que les habitants traquent les médias classiques et sérieux pour d’autres sources d’informations alternatives, comme les réseaux sociaux. Et on peut aussi remarquer que la répartition géographique correspond aussi à la répartition politique. Les zones touchées votent plutôt républicain, les Démocrates résidant principalement dans des agglomérations plus grandes, mieux desservies et offrant des infrastructures culturelles ou éducatives conséquentes.

Mais attention à ne pas tirer de conclusions trop hâtives : la carte des fermetures des titres (ci-dessous) montre que c’est dans les états les plus riches -souvent démocrates- qu’elles se produisent. Les raisons à cela ? Premièrement, il existait plus de médias dans ces états, donc une plus forte probabilité d’en voir disparaître. Ensuite, c’est là où le phénomène de concentration se caractérise la plus. En 2005, « on comptait 3 995 propriétaires distincts.Aujourd’hui, ce chiffre a diminué de moitié, avec un peu moins de 1 900 propriétaires encore actifs.« 

Le pourcentage de titres ayant fermé ces 20 dernières années, par rapport au paysage médiatique local de chaque état. Plus ce pourcentage est élevé, plus la couleur est foncée.

Le même modèle menace-t-il en France ?

Dans l’Hexagone aussi, on commence sérieusement à parler de déserts informationnels. Le ministère de la Culture mène d’ailleurs actuellement une étude sur les médias locaux, pour voir si un subventionnement plus conséquent serait de nature à protéger les titres existants. Mais arrive-t-on au même niveau qu’aux Etats-Unis ? Certains titres ont certes disparus ces derniers mois, mais plus de 50 quotidiens et 250 hebdos survivent. Les territoires ultra-marins ont eux, par contre, de très gros problèmes avec des médias qui pâtissent de contraintes logistiques souvent très complexes (pour l’impression, par exemple).

Mais certains signaux sont loin d’être encourageants : de nombreux hebdos indépendants, partout en France, voient leur chiffre de diffusion fondre comme neige au soleil. Avec une conquence immédiate : des revenus publicitaires qui s’effondrent et, parfois, la perte de l’habilitation pour la publication des annonces légales. Des bruits courent actuellement comme quoi certains propriétaires ne voudraient plus rien tenter pour sauver leur titre, en les laissant disparaître. Et on risque de voir, dans les prochains mois, de nouveaux territoires privés de titres locaux. Et pas forcément des zones faiblement peuplées, mais des régions qui ont subi, depuis les dernières décennies, des revers économiques ou sociaux. La disparition des titres dans ces endroits pourrait être une marche de plus vers un grand remplacement : celui d’une information fiable, vérifiée, par une autre, alternative, incontrôlable, orientée et loin des standards de la démocratie.

Laurent Brunel

Contact

Recevez les news de l'info locale

directement par mail