Tous les acteurs et spécialistes du secteur s’accordaient sur le fait que l’année 2026 risquait d’être compliquée pour la presse locale. Les faits leur donnent malheureusement raison : en ce mois de mars 2026, le groupe Actu (filiale de SIPA Ouest France) va arrêter l’impression de six titres de son catalogue : L’Eveil de Lisieux, la Croix de l’Aude, la Croix de l’Hérault, la Croix des Pyrénées-Orientales, la Voix du Gers et l’Echo du Tarn. Des titres qui affichaient parfois une diffusion très limitée.
La nouvelle a été annoncée le 18 février dernier lors d’un comité social et économique de l’UES Publihebdos (l’ancien nom de Groupe Actu), avec des réactions diverses selon les syndicats : les élus SNJ ont en effet voté contre l’arrêt de ces titres, ceux de la CFDT ont au contraire voté pour et ceux de « Info’com CGT » se sont abstenus.
« Ça ne fait plaisir à personne »
« Quand on travaille pour un groupe de presse locale, on se bat chaque jour pour conserver les titres, et les développer« , soutient Laurent Gouhier, le président du directoire de Groupe Actu. « Ça ne fait plaisir à personne de devoir fermer des journaux, on ne le fait vraiment pas de gaieté de cœur. Il ne faut jamais oublier qu’avoir et animer des titres sur des territoires, c’est notre cœur d’activité. »
Alors, comment expliquer ces fermetures de journaux ? En premier lieu, car ce sont des cas un peu atypiques autant dans le groupe que dans la presse française. En Normandie, L’Eveil de Lisieux a été racheté par Groupe Actu il y a quelques années alors qu’il possédait déjà un autre titre dans la même ville, Le Pays d’Auge, un bi-hebdo qui vent, en moyenne chaque semaine, 7776 exemplaires (source ACPM, 2025). Une performance bien supérieure à celle de l’Eveil.
« Depuis des années, l’Eveil était en fait réalisé à partir d’articles du Pays », souligne Laurent Gouhier. « On a déjà beaucoup de mal à faire tenir un titre sur un territoire, alors deux… Le but pour nous aujourd’hui est de faire vivre le Pays d’Auge, bien plus puissant en termes de diffusion, d’où cette décision d’arrêter l’Eveil.«
Concrètement, des propositions d’abonnement vont être faites aux lecteurs de l’Eveil, pour qu’ils migrent vers le Pays d’Auge. En ce qui concerne l’emploi, le titre était déjà piloté, pour l’équivalent de quelques heures par semaine, par le Pays d’Auge. Il n’y aura donc pas de suppression de poste.
Cinq journaux du Sud tournés vers les légales
Tout autant atypiques sont les cinq titres sudistes qui vont arrêter d’être imprimés. Tous ont été rachetés (avec quelques autres dont La Croix du Midi) en novembre 2014, lorsque Publihebdos avait pris 70% du capital du Groupe Presse Régionale (composé de titres d’obédience catholique). Avant même ce rachat, ces titres étaient très loin de la diffusion qu’ils pouvaient avoir dans le passé, à la sortie des messes. Ils étaient d’ailleurs, comme c’est toujours le cas, déjà imprimés « à l’économie » en noir-et-blanc et en petit format.
Ces cinq titres étaient essentiellement intéressants comme support pour les annonces judiciaires et légales (AJL). Mais ce marché, un eldorado, s’est transformé en far-west depuis quelques années, avec la dématérialisation de ces annonces sur les supports numériques. « Le marché s’est transformé« , confirme Laurent Gouhier. « Et si nous restons habilités pour ces AJL, tout se passe aujourd’hui majoritairement sur le numérique. »
Les cinq titres étaient principalement alimentés par des correspondants de presse et des communiqués. Un journaliste travaillait à distance pour le montage et la finalisation des pages, et celui-ci va « réaliser d’autres missions » pour Groupe Actu, l’arrêt des titres n’engendre donc pas de conséquences sociales.
« Un journal ne peut pas être durablement déficitaire« , note Laurent Gouhier, « sinon, c’est tout le groupe qui, demain, sera mis en danger. Notre métier, c’est de trouver les solutions pour qu’il arrive à l’équilibre. Alors, on se bat pour développer les titres, on fait mieux, de manière globale, que le marché en termes de diffusion, cette année. On tente de les développer en jouant sur le print, le numérique bien sûr, mais aussi l’événementiel…«
Une politique plutôt validée par les syndicats qui n’ont publié qu’un communiqué particulièrement modéré. Des syndicats qui sont également conscients que le monde de la presse locale, tout aussi indispensable qu’il soit, affronte une période durant laquelle les coups sont particulièrement durs.
« A qui le tour, maintenant ? » se demandent d’ailleurs certains patrons de presse, affolés par la chute de la diffusion et l’impossibilité de trouver un modèle économique pérenne pour le numérique. Sans oublier des tarifs postaux qui explosent ou un marché publicitaire local en berne…
Et jusqu’à présent, les hebdos locaux comptaient sur les ventes d’espace pour assurer une partie importante de leurs revenus. Mais cela risque encore d’être mis à mal, dans un proche avenir, par l’arrivée de nouveaux opérateurs, comme la nouvelle plateforme lancée le 1er mars par la société Manche Atlantique Presse (éditrice du Journal des Entreprises), partenaire des Echos le Parisien… Qui sera le prochain ? Les prochains mois de l’année devraient malheureusement le dire.