« Il est urgent de replacer l’exigence de l’information de proximité au cœur de la vie démocratique et d’amorcer, collectivement, des pistes de réflexion et de transformation pour revitaliser une information indispensable à tout exercice de citoyenneté. » Laure Chauvel, la responsable du bureau France de RSF (Reporters sans frontières), ne peut pas être plus claire. Et son introduction à l’étude menée par l’ONG et présentée le 11 mars 2026 résume en quelques phrases la nécessité de l’existence de la presse locale, tout comme une autre nécessité : celle de trouver des pistes pour assurer sa pérennité.
Habitué à parler de la situation des journalistes à Gaza ou à l’autre bout de la planète, RSF jette cette fois-ci son œil vigilant sur les médias de proximité de l’Hexagone. Le rapport documenté et complet reprend certes de nombreuses notions et constats réalisés depuis ces dernières années, comme l’étude cosignée par la Fondation Jean Jaurès et les Relocalisateurs, ou les annonces de fermetures de titres ou d’éditions depuis ces derniers mois ou dernières semaines. Mais ce nouveau regard sur la situation permet en tout cas d’avoir une vue globale sur la santé des médias locaux.
Des points noirs et des solutions
Si l’étude rappelle que la presse locale reste plébiscitée par nombre de Français, qui ont confiance en elle, elle n’oublie pas de mettre en lumière toutes les difficultés qui s’accumulent. Comme la disparition des points de vente. Ou le statut des correspondants de presse qui date d’une époque où ces derniers utilisaient encore les « hors-sac » au lieu d’envoyer articles et photos par WhatsApp. Sans oublier les changements dans le maillage du territoire, « en particulier dans les petites communes« , avec pour conséquence « la concentration des titres locaux [qui] peut peser ainsi lourdement sur le pluralisme éditorial : la détention exclusive de l’ensemble des titres de PQR par un seul propriétaire peut inciter à une uniformisation des contenus, au détriment de la diversité éditoriale. » Sans oublier enfin l’absence de considération de la part des Gafam, malgré le caractère indispensable de l’info locale pour eux. Ou encore les offensives, qu’elles viennent des politiques, des pouvoirs publics, d’industriels adeptes des procédures-baîllons, ou de l’IA comme générateur de faux sites d’infos locales…
Bref, face à ce catalogue argumenté, RSF dégaine une série de douze recommandations fortes et variées, certaines déjà portées par des lobbies ou des politiques, et d’autres complètement nouvelles. Avec en premier lieu la nécessité de mettre en place un plan de sauvegarde de la presse locale, en collaboration avec les pouvoirs publics. Cela via des abonnements solidaires ou des aides à la presse mieux ciblées qu’actuellement.
Deuxième préconisation, cette fois-ci liée aux collectivités locales : « rendre publique l’allocation de leurs dépenses publicitaires et s’engager à en flécher au moins 50 % vers le journalisme local« . Une obligation plus que hasardeuse à quelques jours des élections municipales, lorsque l’on voit que certaines villes ou communautés, détenues par certains partis, retirent systématiquement les campagnes publicitaires aux médias locaux qui ne leur prêtent pas allégeance…
Troisième idée : le nécessaire travail sur le statut du correspondant local de presse, en tentant de trouver une solution pour que les éditeurs comme les CLP trouvent leur compte dans cet accord. Ce qui ne sera pas simple.
Autre accord qui sera difficile à mettre en place : celui avec les GAFAM, en tentant de leur arracher « une rémunération équitable des contenus de
presse locale » qu’ils exploitent, « en renforçant la loi sur les droits voisins et son application et en étendant aux modèles d’IA générative des obligations de transparence ainsi que de rémunération juste pour les contenus utilisés dans l’entraînement des modèles.«
Des labels pour les journaux et les journalistes
Cinquième piste de réflexion, dans l’air du temps : la labellisation des médias. Et ce, en utilisant ce qui fonctionne déjà, comme le Journalism Trust Initiative, qui a déjà certifié des groupes comme EBRA en PQR ou Sogémédia en PHR. Ce n’est pas parce que ce sont de « petits » médias qu’ils ne peuvent rejoindre les plus hauts standards professionnels mondiaux.
Les journalistes doivent aussi être formés à débusquer le vrai du faux, « à repérer la désinformation et les ingérences étrangères, notamment avec le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, Viginum« . Un processus qui débute d’ailleurs dans les écoles de journalisme, comme à l’ESJ Lille qui l’a inscrit dans ses programmes notamment pour la filière Journalisme de Proximité.
Toujours à propos de la formation, mais cette fois-ci des enfants et du grand public : la multiplication des ateliers d’éducation aux médias et les résidences de journalistes, pour expliquer, décrypter, analyser et mieux faire comprendre la complexité d’informer. Un travail de longue haleine, complexe et quasi chirurgical, mais qui porte ses fruits.
Et puis, RSF demande aussi aux médias locaux de ne pas oublier… de faire de la locale. A savoir, oublier de temps en temps le bourg centre pour aller dans les petites communes. Se montrer, aller au contact des gens, parler d’eux. Bref, l’essence du métier qui a parfois été un peu oubliée, faute de temps ou de moyens économiques. Un reportage par téléphone fait parfois gagner deux ou trois heures, mais rien ne remplace une voiture siglée aux couleurs du journal qui sillonne les petites routes de campagne….
Enfin, l’ONG recense quatre recommandations en lien direct avec le changement dans les relations entre médias et pouvoirs publics ou organisations diverses. La première vise à nommer « un adjoint au maire en charge des médias et du journalisme local, mandaté pour représenter la ville auprès des autorités nationales sur les questions relatives à la presse locale. » La deuxième demande la création, dans les préfectures et sous-préfectures, de « comités de liaison consacrés aux violences commises contre les journalistes« . Une demande impensable il y a encore quelques années mais qui est le reflet aujourd’hui d’un changement d’époque et d’attitude de certains publics face aux représentants de la presse.
Des relations entre la presse et les élus qui sont parfois conflictuelles. Alors RSF demande dans un troisième temps à l’Association des maires de France, aux conseils régionaux, départementaux et municipaux « l‘adoption d’un
code de bonne conduite sur les relations entre élus et journalistes. » Enfin, l’ONG demande à juste titre la transcription en droit français de la loi anti SLAPPS, « une définition large des poursuites- bâillons couvrant aussi bien les affaires pénales que civiles pour donner aux rédactions locales les moyens de se défendre lorsqu’elles sont attaquées judiciairement.« .
Ces recommandations seront appliquées prochainement ? Tout dépend de la volonté politique. Mais toutes en tout cas sont de bon sens et peuvent aider à relever la tête. « Il nous faut absolument des députés qui fassent du lobbying pour nous à l’Assemblée nationale« , lançait, il y a quelques jours, un éditeur normand, « sinon, demain, on est morts. » Puissent les élus entendre cet appel…