Peut-on envisager la France sans médias locaux ? Difficile de l’imaginer quand on compte près de 2500 rédactions à travers le pays. Et pourtant, l’étude menée par la Fondation Jean Jaurès en partenariat avec les Relocalisateurs le révèle : les risques de voir apparaître des déserts médiatiques existent bien dans l’Hexagone, avec de sérieuses conséquences pour la vie démocratique.
Voilà quelques jours, l’ESJ Lille tentait d’étudier ce risque au travers d’une table ronde rassemblant quatre professionnels des médias (David Médioni, journaliste et coordinateur de cette enquête, Stéphanie Zorn, rédactrice en chef de la Voix du Nord, Fanny de Larue, ancienne directrice des hebdos du groupe Le Messager, et Julien Kostrèche, directeur du laboratoire des médias de proximité Ouest Médialab), mais aussi Sylvie Robert, vice-présidente du Sénat et autrice de projets de loi sur l’indépendance des journalistes.
Mais en premier lieu, encore faut-il définir ce que sont les déserts médiatiques. « Trois éléments les caractérisent », assure David Medioni. « La disparition d’un média local, cela a été constaté par 37% des Français ; le remplacement des ces médias par des groupes sur les réseaux sociaux, par exemple Facebook ; enfin, l’engagement des citoyens dans la vie locale, car c’est un indicateur du rapport des Français avec leurs institutions de proximité.«
L’étude a en effet démontré un lien très important entre la consommation de médias locaux et la démocratie et d’attachement aux valeurs démocratiques. C’est aussi un indicateur que le territoire est en déperdition. « Quand les médias se raréfient, la participation électorale chute de 7%. Il faut se rappeler que la démocratie est née avec les journaux locaux, qui labourent le terrain, qui ont permis aux citoyens de se sentir plus proches de leurs élus, de leurs institutions, de leur territoire.«
Des déserts déjà présents en France ?
Si les médias locaux ne sont pas -économiquement parlant- au mieux de leur forme, rares sont les zones sans aucun d’entre eux dans l’Hexagone. « Nous avons 300 journalistes répartis sur une trentaine de bureaux« , assure Stéphanie Zorn pour la Voix du Nord. « Chaque village, même le plus petit, est couvert par un journaliste ou un des 600 correspondants de presse. La Voix rouvre des bureaux, comme à Orchies (Nord). Notre stratégie aujourd’hui est d’être au plus près des territoires, des habitants, et d’occuper au mieux le terrain. Car la proximité, c’est notre ADN.«
Au delà des journaux, les médias locaux comptent aussi des centaines de radios associatives, des pure-players, des télés locales, des newsletters… « Des territoires qui n’auraient plus du tout de médias, voire qu’un seul, ne sont pas si nombreux« , assure Julien Kostrèche (Ouest médialab). Mais celui-ci tempère : d’un côté, l’implantation est très bonne dans les agglomérations. « Par contre, cela contraste avec des territoires éloignés, ruraux, ultramarins ou de banlieue dans lesquels le ratio est nettement inférieur. Moins de pluralisme, moins de rédactions.«
Mais pas besoin d’être au fin fond d’une vallée pour se sentir exclu du monde médiatique local. La ville de Beauvais (Oise), analysée lors de l’étude de la Fondation Jean Jaurès, compte un quotidien, un hebdo, des radios… Mais elle « se situe parmi les mauvais élèves en terme de consommation de médias locaux« , selon David Medioni. « Avec les réseaux sociaux, très forts là-bas, on se retrouve là dans un moment où on est peut-être en train de basculer sur un nouveau mode de consommation de l’actualité locale. »
La presse, une industrie comme les autres ?
Aujourd’hui, fermer un titre non rentable n’est plus un tabou. C’est ce qu’a dû se résoudre à faire Fanny de Larue lorsqu’elle était à la tête du groupe Le Messager (Rossel), dans les Alpes. « En faisant la relation CSP/âge/revenus et consommation de mes médias, on s’aperçoit que le territoire est plus pauvre« , argumente-t-elle. « J’avais des niveaux de consommation faibles et donc des titres en souffrance. » Malgré une dégringolade de 40% en dix ans des vente sur le print, les journaux obtenaient une audience cumulée record, sur les réseaux et le digital. Mais comme le concède Stéphanie Zorn, « on n’a jamais été autant lu ! Le problème, c’est la faible monétisation que cela génère.«
Alors, faute de rentrées suffisantes, dans les Alpes, la décision a été radicale : « ce n’est jamais de gaité de cœur, mais il y a une réalité économique« , assume Fanny de Larue. « Une entreprise de presse est certes particulière, car c’est une entreprise à mission, qui a un impact sur la société, mais elle doit continuer à être rentable, pour continuer à fonctionner et à investir. Il faut la transformer. Et quand il y a des titres qui ne sont plus rentables, il faut s’interroger sur l’implantation, sur le fait que l’on propose le bon produit. Une fois qu’on a fait tout ce travail, on se projette sur l’avenir, et quand on se dit qu’on risque de ne plus rien faire et d’embarquer l’ensemble du groupe, il faut prendre des décisions plus drastiques. »
La concurrence des réseaux et du digital
Les rédactions locales font aujourd’hui face à une concurrence accrue et pilotée par les géants du web. Mais qui ne sont pas vraiment des médias. La sénatrice Sylvie Robert souligne ainsi qu »’Il est important que l’on ait conscience que dans un territoire on a des médias traditionnels mais aussi des créateurs de contenus locaux ou des pages de réseaux sociaux, qui ne sont pas des médias mais de l’information. »
Mais les médias traditionnels sont eux aussi bien obligés d’être présents sur ces réseaux sociaux. « Nos pages principales de la Voix du Nord comptent plus de 3 millions d’abonnés », explique Stéphanie Zorn. « On peut donc bien s’informer donc aussi grâce aux réseaux sociaux ! C’est donc à vous aussi de nous adapter et d’y diffuser nos contenus. Il faut se différencier et là, c’est une vraie question. »
Se différencier des créateurs de contenus et des pages sur les réseaux, l’idée est séduisante. Mais encore faut-il tenir compte de la nouvelle attitude des sources habituelles de la presse locale (les institutions, les forces de l’ordre, les préfectures…) qui, aujourd’hui, décident de communiquer directement à la population, via les réseaux sociaux. En choisissant ce qu’elles diffusent, où et quand.
« Il y en en effet une volonté de casser cette intermédiation, avec un mythe selon lequel on peut finalement communiquer sur les médias sociaux pour informer la population« , affirme David Medioni. « Cette société de la communication est venue fragiliser le travail des journalistes, et donc aussi le lien de confiance entre lui et ses lecteurs. On a des boucles WhatsApp, c’est bien gentil, mais si c’est pour ne pas y mettre d’infos et tout balancer en même temps sur les réseaux sociaux, avec des journalistes qui se font enguirlander par des lecteurs, car il y a des choses sur les réseaux qu’ils ne trouvent pas dans le journal… On a un problème de relation, et de ce que représentent les médias, les institutions de notre pays n’ont pas à communiquer directement à la population, en la manipulant d’une certaine façon. » Une perte du lien entre institutions et journalistes qui aboutit immanquablement à une autre, celle avec la population. Avec toutes les conséquences pour la bonne marche de la démocratie.
Un modèle économique dépassé ?
Les médias locaux doivent aussi se pencher sur leur financement. On a vu récemment une télévision locale fermer dans le Nord, car son modèle économique reposait à moitié sur des subventions publiques. Une hérésie aujourd’hui, car les décideurs locaux ne sont plus fiables, en terme de publicité. Et la situation risque encore d’être pire après les élections municipales, avec des mairies aux couleurs de partis honnissant les médias. « On a des pouvoirs publics qui choisissent de mettre leur budget sur les plateformes numériques, peut-être pour avoir un meilleur ciblage », reconnaît Julien Kostrèche. « Il y a un donc une responsabilité de la part de ces annonceurs et entreprises, qui doivent continuer d’annoncer dans les médias locaux, pour les soutenir et les aider à atteindre l’équilibre. »
Une réalité qui fait sortir Fanny de Larue de ses gonds : « ils savent où nous trouver quand ils ont besoin de nous. Par contre quand il s’agit d’annoncer, ils privilégient plutôt les Gafam. Alors que leurs clients sont locaux et qu’ils leur disent sans arrêt qu’il n’est pas bon d’acheter sur Amazon ou à l’autre bout du monde ! Ils se foutent de nous ou quoi ? »
Même discours de la part de Sylvie Robert : « Les institutionnels doivent privilégier l’investissement pub dans les médias locaux. On pourrait imaginer un pourcentage d’investissement publicitaire, ou tout au moins un critère ou un quota. Des dispositions doivent évoluer, des pistes ont été avancées dans les Etats généraux de l’information, mais le temps joue contre nous… »
Une défiance parfois violente
Dans ce panorama un peu sombre, il faut encore charger un peu plus la barque : les annonces légales sont dérégulées et compromettent l’avenir de nombre de petits journaux ; les gouvernements successifs tentent chaque année de passer un coup de rabot sur les aides à la presse; le prix du postage explose de 7% depuis le début de l’année… Ceci pour la partie économique.
Il faut ensuite rajouter la défiance, voire la violence, lorsque des ostréiculteurs enflamment le portail d’accès du quotidien Midi Libre à la suite d’un article qui ne leur plaisait pas. Ou lorsqu’un président de département -pourtant pas un extrême- lance, lors d’une cérémonie de vœux : « les journalistes, c’est comme les réseaux sociaux, il faut les virer, on n’ira que mieux.«
« Il y a des tensions fortes entre élus et journalistes« , regrette Sylvie Robert. « Ils n’ont pas envie qu’on les questionne sur une problématique, sur un territoire. Le journaliste devient parfois gênant. C’est une question de démocratie majeure. Dans cette société, les journalistes sont des empêcheurs de tourner en rond et ils gênent. Et c’est là qu’on doit bien différencier la communication et le journalisme. La liberté d’expression, ce n’est pas de la censure, c’est encadrer les choses, on ne peut pas dire et faire croire n’importe quoi.«
« On doit avoir une réflexion, avec les pouvoirs publics, sur la manière de retisser le lien« , assure David Medioni. « Quand on s’informe avec des médias locaux, on est plus attaché à la démocratie, on vote plus souvent… C’est donc un cercle vertueux. Et on doit réfléchir à de nouveaux formats, de nouvelles manières de s’adresser au public, avec du lien en terme physique (ouvrir la rédaction pour qu’on puisse discuter avec la population), pour atténuer la puissance des réseaux sociaux, qui n’ont aucune obligation de déontologie. Les médias ont quelque chose à faire pour la dépolarisation de la société. »
Une dépolarisation qui pourrait aussi passer par l’éducation aux médias, un « enjeu démocratique majeur« , pour Sylvie Robert. « Dans le contexte actuel, avec l’arrivée de l’IA, je pense qu’on devrait en faire un apprentissage à l’école intégré dans les différentes matières. »
Nouveaux médias et nouveaux espoirs
Alors, finalement, ces déserts médiatiques vont-ils déferler sur la France ? « On est dans une époque de renouveau des médias locaux« , explique Julien Kostrèche avec une pointe d’optimisme. » Certains apparaissent comme Ismée, dans l’entre deux mers du Médoc, La Topette à Angers, Le Poulpe à Rouen, Kita dans les Hauts de France… On a cette vitalité-là, avec parfois des journalistes qui viennent de grands groupes de presse et qui ont voulu créer leur média. On n’a pas trop encore de créateurs de contenus d’infos sur les territoires. Mais on en verra peut-être émerger ! »
Des nouveaux médias, de nouveaux usages, de nouveaux espoirs : « L’IA pourrait nous aider« , confie Fanny de Larue, « car c’est une opportunité pour les médias de donner une info vraie et où la source va être forte. » Stéphanie Zorn mise elle sur la jeunesse, qui n’a jamais été autant informée, ce qu’elle voit comme une grande promesse pour l’avenir. « La démocratie est un bien commun« , renchérit David Medioni. « Le journalisme représente quelque chose et on devrait avoir le sourire pour défendre cet idéal. On a un combat devant nous et toutes les armes pour le gagner. »
« La situation en France ne doit pas être non plus comparée à celles des Etats-Unis« , complète Julien Kostrèche. « Là-bas, les trois principaux groupes de presse sont détenus par des fonds spéculatifs. » « Il faut continuer de parler de proximité ou d’hyperproximité, c’est de l’appartenance à une collectivité au sens cité du terme« , conclut Sylvie Robert. « Il faut que cette notion, dans laquelle les gens doivent se reconnaître, soit animée par des journalistes. » De quoi redonner de l’espoir pour se lancer dans cette nouvelle bataille pour la sauvegarde de l’information de proximité.
Laurent Brunel
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